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Quatre cinéastes en réaction

EN L’ABSENCE DE PERSPECTIVES,
QUEL HORIZON ?

Face au chaos du monde, que peut le cinéma sinon créer des images à regarder sans être aveuglé ni par la peur ni par la fascination et ainsi faire que malgré tout ce monde nous appartienne !

Mais quand le présent nous attaque, nous affecte, nous absorbe, qu’il est tout entier ce réel sur lequel il n’y a plus de prise, et que l’inefficacité de l’Art pour agir sur le monde devient alors si criante… que faire ?

Nous avons convié quatre cinéastes dont les films, et la manière, entrent en résonance avec notre désarroi, tentent d’y donner une forme. Et ainsi peut-être d’y apporter une réponse.

En 2011, Ryusuke Hamaguchi, alors jeune cinéaste, a vu à la télévision les images du tsunami déferlant sur les villages. Il a vu les maisons détruites, les gravats, la désolation. Face à la catastrophe, il entreprend avec son camarade Ko Sakai un voyage à la rencontre des survivants pour faire œuvre de mémoire et répondre à la question qu’est-ce qu’il s’est passé ? La trilogie de Tohoku serait d’abord un recueil de témoignages mais elle s’avère être bien plus que cela. Le cinéaste crée un dispositif qui est tout autant un espace d’écoute qu’un espace de parole et qui transforme chaque témoignage en un récit performatif. En construisant avec chaque rescapé un récit de soi, il permet que sous nos yeux la parole qui s’écoule de la blessure soit la source d’un nouveau cycle de vie et participe à la reconstruction de la communauté.

Wang Bing de son côté part en 2015 dans la région de Shanghaï au cœur de l’industrie de la confection textile en Chine. Pour ce nouveau film, il lui faut se plonger pleinement dans une réalité qui lui est étrangère afin de comprendre le mode de vie, la mentalité et le dialecte des habitants. 5 ans de tournage à plusieurs caméras, 2600 heures de rushes pour rendre compte de la violence d’un capitalisme d’État sans règles sinon celle de l’exploitation forcenée d’une jeunesse originaire des zones rurales. C’est à cette nouvelle classe ouvrière que Wang Bing consacre son triptyque Jeunesse. Monument qui, une fois de plus, dévoile dans toute sa crudité la terrible réalité d’une Chine où servitude et aliénation laissent peu d’espace aux destins individuels auxquels, pourtant, aspire cette jeunesse chinoise.

Autre jeunesse que celle filmée par Julia Loktev, celle d’une génération émergente de journalistes indépendants opposée au régime russe. Lorsqu’elle les rencontre, ils sont tous déjà très menacés par le régime et classifiés, les uns après les autres, « agents de l’étranger ». Pourtant ils veulent rester, travailler, ne pas fuir, surtout ne pas se taire. La parole et les mots sont leurs armes, leur jeunesse et leur conviction sont leur force. C’est cette intensité à dire, à analyser, à expliciter mais aussi à commenter leur situation avec humour que Julia Loktev va filmer au quotidien, téléphone à la main, comme une traversée trépidante, de situation en situation, dans l’urgence et l’incertitude de leur vie. Au déclenchement de la guerre contre l’Ukraine la tension s’exacerbe et peu à peu il n’y aura, pour la plupart, pas d’autres choix que de quitter le pays. « Le monde que vous allez voir n’existe plus », prévient Julia Loktev au début du film.

Ghassan Salhab, cinéaste libanais, appartient à un monde où depuis des décennies le chaos succède à la destruction et inversement. Tandis que l’armée israélienne bombardait Gaza, le Sud Liban et le plateau du Golan et que la Palestine vivait une fois de plus un véritable désastre humain, nous lui demandions : comment vas-tu ? Je suis défait mais pas résigné. Avec lui nous nous poserons la question du faire, en adoptant une approche politique par les textes, les idées, les gestes et les images avec à l’esprit cette idée toute godardienne que faire, c’est simultanément avouer notre déception de l’inefficacité de l’Art et tenter tout de même d’apporter
quelques éléments de réponses. Car tout ne peut-il pas, tout de même, renaître des ruines ?

Catherine Bizern